Pierre LOTI , le turcophile
(14 janvier 1850-10 juin 1923 )
Par le Prof. Dr.Sevim SÖNMEZ
Prof. Dr.Sevim SÖNMEZ , Directeur du Département de Langue et de Littérature françaises
de la Faculté des Lettres de l’Université « Karaelmas » de Zonguldak (Turquie) .
Je tiens avant tout à remercier les organisateurs de cet éminent colloque de
nous avoir invités à présenter Pierre LOTI tel qu’il était .
La présence même aujourd hui de nombreux participants et auditeurs prouve s’il
en est besoin combien la Turquie reste fidèle à LOTI , un grand ami des Turcs .
Et en ce sens , je voudrais vous parler brièvement de LOTI tel que nous le
connaissons .
Selon moi, un événement peut être porteur d’une signification très large. Il
peut en effet constituer un symbole , un signe , une attitude par exemple. Tel est je crois le cas de LOTI , pour la Turquie à la fin du XIX e et au début du XX e
siècle.
LOTI, ardent défenseur de la Turquie contre certains pays occidentaux , voire
contre son propre pays, a voulu affirmer sous forme d’action quelques vérités importantes à propos de la Turquie qu’il considérait comme sa seconde patrie.
Il a suivi une ligne de conduite tracée à travers toute son existence et en a
assuré la mystérieuse continuité . Il détestait ceux qui se montraient opposés à la Turquie et aux Turcs. Il s’est toujours montré un grand turcophile . Grâce à notre Ministère de la Culture ,
j’ai eu l’occasion de traduire en turc des lettres qu’il avait écrites à ses amis, notamment à Louis BARTHOU et à son épouse . Cela m’a donné l’occasion de mieux connaître Loti et de mieux le
comprendre. Plus je lisais ses lettres, plus l’admiration que j’éprouvais à son égard croissait .
Aucun écrivain de son temps, à l’exception de Lamartine, ne s’est montré plus
libre, plus sérieux , aimable et courageux par rapport à la Turquie agonisante.
Il n’a pas été seulement de l’ami de l’Empire ottoman mais il a défendu en outre
l’existence même de la Turquie au lendemain de la Première Guerre mondiale , en ayant bien compris les enjeux de la Guerre d’Indépendance turque . Il a témoigné son soutien à ceux qui exigeaient
la révision de l’injuste Traité de Sèvres .Il a toujours témoigné un désir sincère de corriger les idées fausses de certains Occidentaux vis-à-vis de la Turquie et grâce à aux efforts
considérables qu’il a déployés, il a réussi dans son entreprise.
LOTI que l’on connaît notamment comme marin et écrivain, était aussi dessinateur
, photographe , journaliste et épistolier . Homme de mémoire et de réminiscence, obsédé par la fuite du temps , il a essayé, sans jamais s’arrêter, de retenir les moments vécus, en accumulant
notes , souvenirs , objets , photos , témoins de son enfance, de ses voyages , de ses rencontres, de ses humeurs et ses passions ... Tout lui était d’ailleurs prétexte à se souvenir , par exemple
une fleur cueillie en un endroit particulier, un parfum , un ciel couvert ou éclatant , un objet oublié au fond d’une armoire .
A ce sujet, l’historien Orhan KOLOĞLU dit de lui :LOTI est un rêveur épris
d’exotisme , un romantique attardé qui a mené un combat en faveur de la dignité et des droits de l’homme.
LOTI , quant à lui , avait toujours envie de fixer sur la pellicule
photographique les différents endroits où il avait vécu , les découvertes faites durant ses voyages -surtout en Turquie , entre autres les paysages du Bosphore qui le
marquaient.
Il s’est mis vraiment à la photographie à partir de 1890 et a pris l’habitude de
ramener de ses voyages de nombreux clichés . On garde ainsi de lui des reportages très vivants et de grande qualité esthétique sur Istanbul.
LOTI ne peut être comparé à nul autre . Son oeuvre est pleine de nuances et de
contradictions, de rythmes subtils, de sonorités exotiques . Les mots chez lui ont l’ingénuité, la transparence et la tiédeur d’un gazon fraîchement coupé . Leur parfum, leur calme sont là pour
rappeler l’averse récente, l’orage à peine dissimulé , l’angoisse sous-jacente .
On sent l’implosion et non l’explosion. L’intimisme tient lieu d’absolu ;
l’exotisme fait valoir la différence . La morale du regard a des enthousiasmes impressionnistes, cette morale sait aussi, en ses intuitions subtiles, porter la bonne parole du monde, mais si
lumineuse comme un ciel tout clair, tout bleu ; il reste une fragrance puissante, la couleur vraie , c’est la sincérité.
Voyons maintenant son remarquable style :
SCENE D’ADIEU
Le jeune matelot Sylvestre a été désigné pour aller combattre en Chine . Sa
grand-mère est venue lui faire ses adieux à Brest . Elle repart pour son village
Pour économiser , ils s’étaient rendus à pied à la gare , lui portant son carton
de voyage et la soutenant de son bras fort sur lequel elle s’appuyait , de tout son poids . Elle était fatiguée , fatiguée , la pauvre vieille . Elle n’en pouvait plus
...
A l’idée que c’était fini , que dans quelques minutes il faudrait le quitter ,
son coeur se déchirait d’une manière affreuse . Et c’était en Chine qu’il s’en allait , là-bas , à la tuerie . Elle l’avait encore là avec elle . Elle le tenait encore de ses deux pauvres mains
et cependant il partirait : ni toute sa volonté , ni toutes ses larmes , ni tout son désespoir de grand-mère ne pourraient rien pour le garder !
Embarrassée de son billet , de son panier de provisions , agitée , tremblante ,
elle lui faisait ses recommandations dernières , auxquelles il répondait tout bas par de petits « oui » bien soumis , la tête penchée tendrement vers elle , le regardant avec ses bons yeux doux ,
son air de petit enfant.
Allons , la vieille , il faut vous décider , si vous voulez partir ! La machine
sifflait . Prise de la frayeur de manquer le train elle lui enleva des mains son carton, puis laissa retomber la chose à terre , pour se prendre à son cou dans un embrassement suprême.
Un grand coup de sifflet , l’ébranlement bruyant des roues , la grand-mère passa . Lui , agitait avec une grâce juvénile son bonnet à rubans flottants et elle, penchée à la fenêtre de son wagon
de troisième, faisait signe avec son mouchoir pour être mieux reconnue . Si longtemps qu’elle put, si longtemps qu’elle distingua cette forme bleu-noir qui était encore son petit fils , elle le
suivit des yeux , le jetant de toute son âme cet « au revoir » toujours incertain que l’on dit aux marins quand ils s’en vont.
Regarde-le bien pauvre vieille femme , ce petit Sylvestre , jusqu’à la dernière
minute , suis bien sa silhouette fuyante , qui s’efface là-bas pour jamais .
Pierre LOTI. Pêcheur d’Islande.
En ce sens, Anatole France, lisant le Roman d’un enfant ressentait de la
frustration: « Je sens qu’il n’a pas dit toute la vérité . Il a gardé le secret de certains travaux obscurs de son être naissant . Il n’a pas assez expliqué son âme et sa chair . Il n’a pas tout
avoué à l’exemple de Confessions de J.-J. Rousseau . »
Et LOTI, lui avait répondu, offusqué : « Vous vous trompez et je crains que vous
ne me jugiez plus sensuel et plus pervers que je ne suis . Je vous assure que j’ai à peu près tout dit dans ce livre d’enfance . Dans le milieu austère où j’ai été élevé , je suis resté longtemps
un enfant très pur . Je ne mérite pas votre reproche. »
Avant de terminer mon exposé je voudrais vous parler de la lettre que Mustafa
Kemal Pacha a adressée en personne, le 4 Septembre 1921 , à LOTI et qui lui a été remise à Rochefort en même temps qu’un tapis d’une grande valeur symbolique .
« La Grande Assemblée nationale de Turquie a considéré comme étant de son devoir
de profiter de son représentant à Paris pour faire parvenir encore une fois au Grand et Noble Ami des Turcs, l’expression de ses sentiments de dévouement et de reconnaissance
.
Le tapis qui accompagne cette lettre a été tissé au milieu de leurs larmes par
des orphelines dont les pères sont tombés en martyrs dans la lutte pour l’Indépendance ; il est destiné à témoigner de la profonde et inaltérable amitié du peuple turc envers l’illustre Maître
qui , de sa plume magique, a dans les plus sombres jours de son histoire , défendu ses droits.
Nous vous prions de bien vouloir agréer notre cadeau dont l’humble valeur
consiste uniquement en ce qu’il témoigne des sentiments de gratitude que nous ressentons envers le Grand et Magnanime Français , Ami et Défenseur du Droit . »
En dernier lieu, pour conclure, je peux mentionner qu’il y avait eu du vent
d’amitié inoubliable de LOTI : c’était celui de la turcophilie de LOTI .
Souhaitons qu’il y ait encore d’autres écrivains comme lui , au vingt -et-unième
siècle !
BIBLIOGRAPHIE
LOTI Pierre : Aziyadé, éd.originale sans nom d’auteur , Paris, Calmann-Lévy ,1879.
LOTI Pierre : Constantinople en 1890 , Paris , Hachette , 1892
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LOTI Pierre : Les Désenchantées , Paris , Calmann-Lévy , 1906
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LOTI Pierre : Fantôme d’Orient , Paris , Calmann-Lévy , 1892
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LOTI Pierre : Turquie Agonisante , Paris , Calmann-Lévy , 1913
.
LOTI Pierre : Pêcheur d’Islande , Paris Calmann-Lévy , 1896
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QUELLA-VILLEGER Alain : La Politique Méditerranéenne de la France
(1870-1923)
Harmattan , Paris , 1991 .
QUELLA-VILLEGER Alain : Pierre LOTI , Le Pélerin de la Planète ,
Aubéron ,
Bordeaux , 1998 .
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