Après la bataille de Lépante
Autant, durant les règnes glorieux de Selîm Ier (1512-1520) et de
Soliman le Magnifique (1520-1566), le 16ème siècle a été brillant pour l'Empire ottoman et la capitale, Istanbul, est devenue l'un des phares du Vieux Monde, les dernières années de ce siècle
marquent un revirement de la fortune qui a commencé avec la bataille de Lépante (1571) : la déroute infligée par les flottes de la chrétienté semble un signe avant-coureur du déclin du
prestige ottoman. Les successeurs de Selîm II (1566-1574) ne tardent pas en effet à se heurter à une grave crise financière et aux premiers remous d'une crise sociale qui vont se développer
tout au long du 17ème siècle, avec une brève interruption entre 1656 et 1676 pendant les vizirats de Mehmed Kôprülü et de son fils Fafil-Ahmed.
Sous la pression des Janissaires et des puissances rivales
L'échec du siège de Vienne en 1683 est un témoignage incontestable de
l'affaiblissement de l'Empire ; les causes en sont multiples : impéritie de plusieurs sultans, accaparement du pouvoir par les sultanes-mères et les principaux dignitaires du harem,
développement des clans et du clientélisme, recrutement par favoritisme des dirigeants gouvernementaux, à commencer par les grands-vizirs, trop souvent changés; les janissaires se révoltent
et, pour la première fois, en 1622, un sultan, Osman II, est déposé et exécuté ; il faut vingt cinq ans à la marine et à l'armée ottomanes pour s'emparer de l'île de Crète, possession d'une
Venise pourtant bien diminuée (1644-1669) ; et à la fin du 17ème siècle apparaît un nouvel adversaire, la Russie de Pierre le Grand, qui vise à contrôler d'abord les rives de la mer Noire,
puis à s'acquérir la clientèle slave et orthodoxe des Balkans. Le siècle s'achève par la signature du premier traité défavorable, celui de Karlowitz en
1699.
L'Empire reste stable malgré les conflits
Si le début du 17ème siècle a vu des conflits se poursuivre ou éclater
avec les puissances voisines, Habsbourg à l'ouest, Safavides à l'est, les traités qui les concluent permettent aux Ottomans le maintien presque total de leurs positions et inaugurent avec les
Impériaux une grande période de stabilité, tandis que le chah d'Iran Abbas Ier s'empare d'une partie de l'Irak, notamment de Bagdad (1624) dont la reconquête n'est effectuée par Murad IV
qu'en 1638. En revanche, les relations sont bonnes avec la France, avec l'Angleterre, avec les Pays-Bas et même avec Venise. Pour ces nations, l'Empire ottoman demeure une grande puissance
qui justifie que les relations diplomatiques, et surtout commerciales soient maintenues, et même développées, tant son potentiel de ressources constitue un attrait
majeur.
Pourtant, lorsque Ahmed Ier monte sur le trône ottoman en décembre
1608, la situation interne de l'Empire est moins brillante qu'elle apparaît aux yeux des observateurs étrangers, pour qui la connaissance du monde turc est encore loin d'être profonde.
L'Empire semble puissant, couvre d'énormes territoires dont il tire des richesses considérables, domine une large partie de l'aire méditerranéenne et ne parait guère souffrir de l'utilisation
par les occidentaux de la route du Cap de Bonne-Espérance pour atteindre l'Inde, la Chine et l'Extrême Orient. Un ensemble politique aussi vaste, aussi varié que l'Empire ottoman ne peut pas
avoir une existence sans incidents, sans problèmes: son expansion extraordinaire, l'accès à la richesse en hommes, en moyens, en produits ont provoqué des bouleversements qui ont pu être
contrôlés aussi longtemps qu'il y a eu à la tête de l'état un souverain sachant imposer son autorité, choisir ses subordonnés et limiter les désirs et les excès de ses sujets. Déjà à la fin
du 16ème siècle, Mehmed III (1595-1603) a laissé la direction du gouvernement de l'Empire à sa mère, Safiyè Sultane qui, durant les huit années de règne de son fils, nomme à la tête de
l'administration onze grands-vizirs successifs.
Contruction de la Mosquée bleue.
En Anatolie, des incidents surgissent entre janissaires et sipahis, qui
dégénèrent en révoltes ; d'autres janissaires déserteurs s'appuient sur des paysans ruinés ou pressurés qu'ils poussent à la rébellion contre les détenteurs de propriétés foncières et contre
les fonctionnaires prévaricateurs. L'arrivée au pouvoir d'Ahmed Ier semble apporter quelque amélioration, quelque stabilité ; le sultan est un homme très religieux, appréciant la poésie et
désireux de faire régner la paix à l'extérieur comme à l'intérieur de l'Empire. On lui doit la construction, à Istanbul, de la grande mosquée qui porte son nom, plus connue sous le nom de
Mosquée Bleue ; il institue des fondations pieuses, embellit la Ka'ba à La Mecque, promulgue des règlements destinés à mieux gérer l'administration et les activités économiques. Son règne
apparaît comme une période relativement heureuse de l'histoire ottomane.
L'annonce du déclin
La suite est moins exaltante et pendant quarante ans la dégradation
s'accentue, marquée par des assassinats, des nominations de personnages incompétents à la tête du gouvernement, des rébellions de janissaires, y compris dans la capitale, des insurrections
menées par des gouverneurs de provinces, le délabrement progressif des finances de l'Etat. La courte période de la fin du règne de Murad IV (1629/1632-1640), où la situation semble s'être
rétablie tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, n'est qu'un intermède sans lendemain car sous son successeur Ibrahim Ier (1640-1648), surnommé le Fou, les luttes d'influence reprennent, les
mesures catastrophiques se multiplient, la guerre reprend avec Venise en vue de la conquête de l'île de Crète. La guerre pèse sur le Trésor, les revenus sont dilapidés. Pressé par les besoins
d 'argent le grand-vizir Melek Ahmed Pacha instaure la vénalité des charges, double divers impôts et procède à une dévaluation autoritaire des piastres et des aspres : cette dernière mesure
provoque pour la première fois la révolte des gens des corporations (1651), révolte qui se reproduit en 1655 et 1656, accompagnée par les janissaires, tandis qu'en Anatolie les paysans se
rebellent contre les dirigeants locaux : on est alors en pleine décomposition du pouvoir.
Un rétablissement vigoureux par les grands-vizirs
C'est dans ces circonstances dramatiques que le sultan Mehmed IV
(1648-1687), ou plus exactement la sultane-mère Khadidjè Turhan, nomme au grand-vizirat Mehmed Koprülü qui, muni de pleins pouvoirs, procède à une remise en ordre vigoureuse dans tous les
domaines de l'Etat : il s'attaque aux extrémistes religieux, aux sipahis révoltés, aux djelâlis (paysans insurgés), épure l'administration, remet les finances à flot (1656-1661) ; il a même
relancé en 1660 la construction de la mosquée de la Yeni Validè (commencée en 1597, achevée en 1663). Son oeuvre est poursuivie par son fils Fazïl Ahmed Pacha (1661-1676), homme d'état
remarquable, qui remporte des succès à l'extérieur (Crète, Ukraine), fait la paix avec l'Autriche, redonne à l'Empire ottoman la maîtrise du bassin oriental de la Méditerranée et son prestige
de grande puissance. C'est à cette époque que l'on voit se développer le commerce avec les nations occidentales, particulièrement avec la France où se crée en 1669 l'Ecole des Jeunes de
Langues, destinée à former les interprètes (drogmans) indispensables aux relations entre diplomates et négociants français d'Istanbul et des Echelles du Levant et leurs homologues ottomans.
De même se multiplient les voyages en Orient, ouvrant la voie à une meilleure connaissance des pays, de leurs habitants, de la religion musulmane, ainsi qu'aux premières approches sérieuses
de l'archéologie.
L'échec du siège de Vienne(1683) marque un gros revers
Le grand-vizir suivant Kara Mustafa Pacha (1676-1683), davantage
intéressé par la politique étrangère, mène des campagnes peu heureuses contre les Russes, contre les Autrichiens : l'échec du siège de Vienne (septembre 1683) provoque la mise sur pied d'une
coalition des principaux adversaires des ottomans, la Sainte-Ligue, dont les succès aboutissent en janvier 1699 à la paix de Karlowitz, par laquelle les Turcs cèdent la Hongrie, la
Transylvanie, l'Ukraine (partagée entre Polonais et Russes) et Azov en Crimée. Défaites militaires, concessions territoriales et diplomatiques, situation économique dégradée, révoltes, tout
cela témoigne d'un affaiblissement incontestable de l'Empire ottoman : les réformes apparaissent alors indispensables.
Les Janissaires s'opposent aux réformes
Mais l'idée des réformes heurte trop de gens intéressés au maintien du
statu quo dans de multiples domaines : 'ulemâ (docteurs de la loi coranique), hauts fonctionnaires qui tirent de leurs postes des avantages financiers excessifs, notables (ayân),
bénéficiaires de propriétés foncières leur procurant des revenus confortables, gens des corporations qui ne tiennent pas à voir modifiées les conditions d'exercice de leur métier, janissaires
toujours prêts à se rebeller. En fait, il ne saurait être question de réformes impliquant des bouleversements ; tout au plus un grand-vizir comme Amdjazadé Hüseyin Pacha (1699- 1702)
tente-t-il, en vain, une reprise en main de l'armée et de l'administration : son action provoque une nouvelle révolte des janissaires qui se rendent pratiquement maîtres
d'Istanbul.
Regard culturel vers l'occident
Le nouveau sultan Ahmed III (1703-1730) réussit à ramener le calme et à
rétablir autorité du gouvernement, mais il doit faire face à des conflits extérieurs avec la Russie, Venise, l'Autriche qui se concluent sans grands dommages (traité d'Edirne 1713, de
Passarowitz 1718). Le grand-vizir Damad Ibrahim Pacha (1718-1730), pacifique et rénovateur, entretient des relations avec les représentants des puissances étrangères à Istanbul, et pour être
mieux informé des progrès effectués en Occident, envoie des observateurs à Vienne, Paris, Moscou, Varsovie : quelques innovations en résultent, notamment la création d'une imprimerie en
caractères arabes (1727-1729) ; c'est aussi à cette époque que se développe le goût des tulipes, des jardins, des fêtes, du style rococo importé de France (où commencent à fleurir les
"turqueries") visible en particulier dans divers pavillons de Topkapi, des résidences au bord du Bosphore (yali) ou des Eaux Douces d'Europe.
La guerre iranienne
Mais la reprise de la guerre iranienne
provoque une révolte des janissaires de la capitale (septembre-novembre 1730) qui entraîne l'exécution du grand-vizir et l'abdication du sultan ; simultanément la suzeraineté ottomane est
remise en question en Syrie, en Palestine et surtout au Maghreb où se constituent, à partir de la prise du pouvoir par des militaires d'origine turque, des dynasties locales: Husaynide en
Tunisie, Karamanlï en Tripolitaine, cependant que les deys d'Alger se comportent en dirigeants autonomes.
L'influence occidentale
Le nouveau sultan, Mahmud Ier (1750-1754) s'efforce de remettre l'armée
en état, avec notamment le concours du comte de Bonneval, premier technicien étranger auquel il est fait appel et qui réforme le corps des bombardiers, rénove celui des canonniers et fonde
une Ecole d'ingénieurs de l'artillerie ; le fonctionnement de l'administration est contrôlé, la situation économique et financière s'améliore. A Istanbul, Mahmud Ier fait construire des
mosquées (Nur- u Osmaniyè, Grande mosquée d'Üsküdar), des palais, des bibliothèques, des réservoirs d'eau, et de nombreuses fontaines. Après lui Mustafa III (1757-1774) et le grand-vizir
Kodja Mehmed Raghib Pacha, remarquable homme d'Etat (1757-1763), maintiennent la paix et à l'intérieur renforcent l'action de la justice, améliorent la condition de la population contre les
abus des notables et des fonctionnaires. En même temps se développe une présence occidentale, d'abord dans le commerce international (élargissement des Capitulations, arrivée de nouvelles
nations), dans les relations diplomatiques avec les représentants des grandes puissances, en particulier la France et l'Angleterre, dont les ambassadeurs Vergennes (1755-1768) et James Porter
(1746- 1761) jouissent d'une grande influence et facilitent la venue de techniciens étrangers dont le baron de Tott est le plus célèbre et devait être après 1774 l'artisan des réformes dans
l'armée ottomane. Simultanément, ces ambassadeurs accordent leur protection à des minoritaires qui leurs servent d'intermédiaires, en particulier dans les affaires de commerce où Grecs,
Arméniens, Juifs jouent un rôle de grande importance.
Le début de la "Question d'Orient"
Les tentatives de redressement ont pu connaître temporairement quelques
succès, mais elles sont suivies par des retours en arrière, par des mesures annihilant ces tentatives. Au moins jusqu'en 1774 l'Etat ottoman n'est pas encore amoindri de façon irrémédiable et
demeure un intermédiaire obligé entre l'Europe et l'Asie par son contrôle du Proche Orient. Mais la désastreuse guerre russo-turque (1768-1774), voulue par la tsarine Catherine II pour
accroître la présence russe en mer Noire et dans les Balkans, porte un coup terrible aux Ottomans dont le nouveau sultan, Abdül-Hamid Ier (1774-1779) doit signer le sévère traité de Kütchük
Kaynardja (juillet 1774) qui consacre les progrès militaires, diplomatiques et politiques des Russes. Cette date de 1774 marque le début de la "Question d'Orient" qui ne trouvera son
aboutissement qu'en 1923, avec la disparition de l'Empire ottoman, de plus en plus diminué tout au long du l9ème siècle. Mais elle inaugure aussi la prise de conscience par les dirigeants de
la nécessité de réformes : Abdül- Hamid Ier et Selîm III (1789-1807) vont y consacrer leurs efforts, tant dans le domaine militaire que dans le domaine civil, mais Selîm III y trouvera la
mort, et ce n'est finalement qu'avec le sultan Mahmud II (1808-1839) que les réformes véritables (tanzimat) deviendront effectives
De Lépante à Kütchük Kaynardja, l'Empire ottoman a connu bien des soubresauts, des déconvenues militaires, des révoltes à caractère social, des difficultés
financières, mais il demeure au bout de ces deux siècles un Etat puissant, peu atteint dans ses oeuvres vives en dépit des problèmes internes, des résistances des milieux conservateurs ; à
côté de sultans aux motivations variées selon leur caractère ou les événements, des hommes apparaissent, ouverts, désireux de rendre à l'Empire son prestige passé, mais les conditions ont
changé et les moyens sont insuffisants pour faire face aux adversaires extérieurs et intérieurs ; il n'en demeure pas moins que l'Empire éveille de plus en plus la curiosité, l'intérêt des
observateurs, des voyageurs, des historiens du passé et du présent et n'est plus le monde méconnu et mystérieux tel que se le représentaient les
Occidentaux.
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